La constance des
résultats obtenus dans deux études distinctes montre que les modifications
observées dans l’activité neuronale des sujets hypnotisés sont marquées et
fiables, souligne Pierre Rainville.
L’état hypnotique est-il un état
de conscience distinct ou simplement une forme de demi-sommeil? Jusqu’ici, les
chercheurs ne disposaient que de données subjectives pour décrire et comprendre
cet état caractérisé par un abandon de l’autocontrôle et par une modification de
la conscience telle qu’elle se manifeste dans les états de veille du
sommeil.
Des
travaux menés par une équipe de chercheurs, dont Pierre Rainville du Département
de stomatologie de la Faculté de médecine dentaire, viennent d’apporter une
contribution majeure à ce débat en montrant que les changements subjectifs liés
à l’hypnose sont accompagnés de modifications de l’activité
neuronale.
«On ne savait rien des
mécanismes neuronaux qui sous-tendent l’état hypnotique, souligne Pierre
Rainville. Les seules données dont nous disposions étaient recueillies de façon
indirecte par électroencéphalogrammes et demeuraient
controversées.»
Au cours de deux expériences
distinctes, lui et son équipe ont soumis près d’une vingtaine de sujets
hypnotisés au test de l’imagerie cérébrale. Il s’agit des deux premières
expériences dans le monde à analyser l’état hypnotique à partir de ce procédé.
Dans l’une d’elles, les sujets ont également évalué leur propre degré de
relaxation et de concentration (absorption mentale) atteint au cours de
l’hypnose.
Évaluation subjective et
imagerie
L’imagerie cérébrale a
révélé de nombreuses différences dans l’activité des divers mécanismes qui
régulent la conscience et l’attention et qui distinguent un état de veille
«normal» de l’état hypnotique. Ces modifications — augmentation ou diminution
selon les zones du cerveau — sont apparues corrélées avec les évaluations
subjectives: plus le sujet s’était senti détendu ou concentré, plus les
modifications neuronales étaient grandes.
«Le sentiment d’“absorption
mentale” pendant l’hypnose est apparu lié avec une augmentation de l’activité
dans le cortex cingulaire antérieur, dans le thalamus et dans certaines régions
du tronc cérébral, de même qu’avec une diminution de l’activité dans les lobes
pariétaux, précise Pierre Rainville. Une corrélation a également été observée
entre le degré de relaxation et une hausse d’activité dans le cortex visuel et
une diminution dans d’autres régions pariétales et du tronc
cérébral.»
Le
cortex cingulaire antérieur est une structure du système limbique qui joue un
rôle dans l’attention et dans le contrôle du mouvement au cours de tâches
cognitives. Le surcroît d’activité dans cette zone peut découler de l’attention
portée aux consignes de l’hypnotiseur.
Quant à l’augmentation de
l’activité dans le cortex visuel, elle pourrait être due, selon le chercheur, à
un relâchement des mécanismes d’inhibition actifs pendant l’état de veille; ce
relâchement faciliterait la production d’images mentales.
La diminution de
l’activité dans les lobes pariétaux et dans le tronc cérébral touchait pour sa
part des structures liées à l’établissement des distinctions entre le corps et
l’environnement extérieur, donc la délimitation du soi. Cette observation paraît
cohérente avec l’état de détente des sujets mais demeure sujette à
interprétation.
Les chercheurs ont par ailleurs
eu la surprise de noter une augmentation d’activité dans le lobe frontal, siège
du contrôle des fonctions exécutives. Cette augmentation va à l’encontre
d’hypothèses prévoyant une diminution de l’activité dans cette zone puisque le
sujet en état d’hypnose semble perdre son autocontrôle.
Une combinaison
particulière
Aux yeux de Pierre
Rainville, le patron de l’activité cérébrale pendant l’hypnose apparaît comme un
amalgame de plusieurs circuits cognitifs liés à des états de conscience
différents et sans qu’aucun de ces circuits ne soit spécifique à l’hypnose. Sous
certains aspects, l’état observé se rapproche du sommeil alors que d’autres
facteurs relèvent de l’état de veille.
«Ce qui peut être propre à
l’hypnose, précise-t-il, c’est la combinaison particulière de facteurs neuronaux
actifs dans la régulation de la conscience.»
Le fait que ces résultats ont été
obtenus dans deux expériences distinctes et avec des sujets différents montre,
selon le chercheur, que les changements induits par l’hypnose sont marqués et
fiables.
Pierre Rainville poursuit ses travaux afin de mieux comprendre la
dissociation observée dans la conscience du sujet hypnotisé et qui provoque une
perte de son autocontrôle. Cette dissociation est manifeste lorsque, par
exemple, on demande à un sujet de contracter un muscle qu’il ne pourra détendre
que si l’hypnotiseur le lui demande.
«Le sentiment que le
contrôle musculaire échappe à la volonté du sujet pourrait être dû à une
interruption de la communication entre le cortex frontal et les lobes
pariétaux», pense le chercheur. Dans la séquence normale de l’enclenchement d’un
mouvement, le cortex frontal lance l’information au cortex moteur en même temps
qu’aux lobes pariétaux, où sont traitées les données en provenance de
l’environnement extérieur et permettant de situer le corps dans l’espace.
L’interruption de cette communication pourrait expliquer que le sujet n’arrive
plus à contrôler ses muscles.
Cette hypothèse pourra être
vérifiée si l’on analyse la coordination de l’activité neuronale de la zone
frontale et des régions pariétales lorsqu’un sujet effectue une tâche motrice à
l’état de veille et sous hypnose.
Daniel Baril